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Avant de décrire cet itinéraire, il nous faut au préalable préciser
deux notions clés à savoir la notion de cœur et la notion de
détachement ; le cœur étant l'organe " spirituel" où s'exerce le
détachement.
-
Notion de détachement :
Tout l'itinéraire spirituel soufi est centré sur une notion fondamentale
qui est le détachement (Tajarrod
qui
signifie le
renoncement psychologique).
A chaque étape du parcours spirituel le
cœur
doit se détacher pour accéder à l'étape supérieure.
Le détachement est un processus continu qui ne s'arrête qu'avec
l'extinction totale du Moi ( détachement vis à vis des biens matériels,
détachement vis à vis des bonnes œuvres, détachement vis à vis du
détachement lui même).
Le Moi, chez les soufis, est une entité qui s'est auto- engendrée à
l'occasion de l'insufflement de l'âme dans le corps.
-Notion de
cœur
:
Il ressort des versets coraniques et des hadiths prophétiques que le
cœur
est un " organe spirituel" habilité à intercepter la lumière divine
et la contenir. Il a une prédisposition innée à connaître Dieu.
Cette prédisposition est
souvent
déviée vers d'autres valeurs " divinisées " ( substituts de Dieu).
Qu'il s'agisse d'idoles, d'argent, d'idéologie politique etc.… Ces
substituts de Dieu n'apaisent pas la soif du
cœur
à Dieu, mais aggravent davantage sa tension .
Cette prédisposition s'explique par le fait que " Dieu avait
crée l'homme à son image
".
Cette image a irrésistiblement tendance à s'identifier à sa
source.
Le
cœur,
qui a été investi par le lourde responsabilité de " refléter " l'image
divine et d'être la cible du " regard divin ", aspire par désir et
par nécessité à Dieu. Les anges se sont d'ailleurs prosternés devant
Adam parce qu'il était porteur de l'image divine.
Les
"nuages
"du
Moi qui sont les passions et les désirs
"
assombrissent"
le ciel du
cœur
et cachent le soleil de la divinité dont seuls de pâles reflets arrivent à
peine à l'éclairer , d'où la nécessité de les faire dissiper ( en s'en
détachant).
Car –comme dit Ibn Ataa Allah(maître
soufi du huitième siècle de l'hygire)
"
Comment un
cœur
peut – il s'illuminer si les nuages des créatures sont empreints sur son
miroir ? . Comment peut-il voyager vers Dieu s' il est ligoté par ses
passions ? . Comment peut-il espérer connaître Dieu s'il ne s'est pas
lavé de son oubli de Dieu ? . Comment peut-il percer certains secrets
s'il ne s'est pas repenti de ses fautes ?
.
En quoi consiste l'itinéraire spirituel soufi ?
Les soufis distinguent cinq catégories du MOI classées selon le
degré de pureté atteint par le disciple : Le Moi " maléfique
",
Le Moi "
tourmenté
",
le Moi " serein
",
le Moi " résigné " et le Moi " béni
".
a)Le Moi " maléfique " :
Le Moi " maléfique " est régulé par la seule loi des désirs. Il a pour
principe directeur : " maximiser sa jouissance et son plaisir avec un
minimum de peine"
. En tant que
"force
hégémonique",
il dévie le
cœur
en l'influençant dans le sens d'autres valeurs matérielles, politiques ou
culturelles, afin de satisfaire son désir de jouissance et de puissance.
Ces
désirs
du Moi " maléfique
"
sont imposés au
cœur
qu'il accepte " à contre
cœur
" en raison de sa situation de subordination. La raison, quant à elle,
ne fait que justifier " rationnellement ", et à posteriori, les choix
opérés, a priori, par le Moi " maléfique
".
Elle en est le serviteur et le porte- parole.
Des notions telles que l'objectivité, la rationalité, lorsque les désirs
du Moi sont impliqués, se trouvent vidées de leur contenu
car
elles justifient un choix a priori du Moi.
Cependant malgré la satisfaction de tous les désirs , le malaise persiste
et continue de planer sur le
Moi,
dénonçant par là les " faux –Dieux " que le Moi " maléfique " s'est
érigé.
C'est ce malaise, tant discuté mais jamais expliqué, chez les groupes et
les individus, qui explique la sensation de frustration des foules "
solitaires " vivant dans la " jungle " des grandes villes avec un B.N.B
( Bonheur National Brut ) quasiment nul, et un " déficit spirituel "
chronique.
Cependant, le Moi " maléfique " en substituant ses propres désirs aux
droits divins de soumission et de vénération , veut s'ériger lui-même en
un Dieu tout puissant libre de toute contrainte, malgré les limites
naturelles qui lui sont imposées ( la mort, l'impuissance , l'ignorance
…)
.Il
veut " confisquer " à son profit
,afin
de satisfaire son désir de jouissance et de puissance, les Attributs
propres de la divinité. Ces derniers doivent être " déployés " dans les
sens de la soumission à Dieu ( L'infirmation du Moi). Le Moi-lui- doit
se cantonner dans ses limites objectives qui sont la négation même de
ces Attributs.
Droits divins et désirs du Moi s'excluent mutuellement. Ils ne
peuvent se concilier et cohabiter qu'au sein de la religion révélée qui
constitue leur point d'intersection.
Ainsi, le désir de jouissance du Moi se trouve satisfait à travers le "
besoin licite " dont la satisfaction est considérée en Islam comme un
acte pieux au même titre que tout autre acte de dévotion.
De même, le désir de puissance, lorsqu'il est déployé pour sauvegarder les
droits divins, devient un acte pieux vivement recommandé par l'Islam.
C'est cette " servitude affranchissante ", qui permet la " libération " du
cœur
.
Ce dernier devient alors le lieu privilégié des manifestations des
"Droits
divins
"que
le Moi voulait s'accaparer illégitimement pour satisfaire son désir de
jouissance et de puissance.
Les Attributs propres de la divinité sont : la Vie, le Savoir, la
Puissance, la Richesse, l'Orgueil, … auxquels correspond, en l'homme,
l'inexistence ( le non être ), l'ignorance, la faiblesse, la pauvreté,
l'humilité
etc. … qui sont les attributs propres de l'homme.
La tendance du Moi " maléfique " à s'emparer des Attributs propres de la
divinité, c'est à dire à vouloir s'arroger l'image divine et la "
confisquer " à son profit, explique son " hégémonisme ", mais également
ses désillusions, et partant sa perte.
En effet, si le Moi maléfique se maintient ( psychologiquement )dans ses
limites objectives de faiblesse et d'ignorance et se soumet à Dieu en
déployant ses attributs pour le servir et non pour le " concurrencer
",
Dieu, en contrepartie, lui restituera Ses Attributs. C'est ce qui ressort
d'ailleurs du propos divin :
"
c'est en observant les obligations religieuses
que mon serviteur s'approche le plus de moi. Plus il s'approche de moi
par des actes recommandables de dévotion, plus je l'aime. Si je l'aime,
je serai sa vue par laquelle il voit, son ouïe par lequel il
entend ; ses mains par lesquelles il agit et ses jambes par lesquelles
il marche. S'il me demande, j'exaucerai sa demande
".
Ibn Ata'allah dit dans ce sens :
-
"
Quand tu sors de tout caractère qui n'est pas le tien ( et qui est le Sien
), tu seras plus près de lui et capable d'entendre son appel."
-
"Réalise
en toi tes propres attributs, il te couvrira par les Siens ; réalise en
toi ton humilité, il te couvrira par Sa grandeur ; réalise en toi ton
incapacité, il te couvrira par Sa puissance; réalise en toi ta
faiblesse, il te couvrira par Sa force
".
Par contre, celui qui s'appauvrit face au " non-Dieu " devient plus pauvre
; celui qui s'y affaiblit devient plus faible; celui qui s'y humilie,
s'humilie davantage. Telle est la loi qui régit le rapport affectif qui
lie l'homme aux composantes de l'univers.
En effet, Dieu a caché le secret de sa connaissance dans des " opposés "
où l'esprit n'aurait nullement l'idée d'aller les chercher, à moins
qu'il soit éclairé par une illumination divine.
Cependant, la logique du raisonnement humain non éclairée
par une illumination divine pousse l'homme à chercher la richesse dans la
richesse, la force dans la force, la puissance dans la puissance, la
fierté dans la fierté etc. … où il ne découvre qu'une pseudo-richesse,
une pseudo-force, une pseudo-fierté etc. . Il est comparable à
l'assoiffé qui veut se désaltérer par l'eau salée de mer qui le
rend plus assoiffé.
La tendance du Moi " maléfique " à " l'auto-
divinisation",
source de ses malheurs et déception, ne peut être contrecarrée par une
réflexion philosophique ou par une quelconque décision du Moi.
Tant que le Moi " maléfique " est le centre de décision dans l'homme, il
ne promulguera que les décisions qui consacrent davantage son hégémonie
et sa mainmise.
Un
cœur, '
sous – alimenté' spirituellement et souffrant d'une carence en lumières
divines, ne peut pas livrer seul " une guerre de libération " réussie
contre le Moi " maléfique
".
L'appui extérieur du
maître
spirituel s'avère nécessaire pour rétablir l'équilibre du
cœur ,rompu
par des liens de dépendance et d'assujettissement au Moi " maléfique
".
Les prophètes (bénies soient leurs âmes) ont eu toujours pour fonction de
doter les cœurs des hommes en lumières( pain
quotidien des cœurs pour se maintenir en bonne santé ) pour accélérer
leur purification.
Cette fonction fût également celle de leurs héritiers spirituels ( les
grands maîtres spirituels).
En effet, l'invocation de Dieu s'est avérée être la thérapie la plus
appropriée préconisée dans toutes les religions révélées pour combattre
les " maux " du cœur, et faciliter sa guérison. Elle constitue un
véritable "
désinfectant
spirituel " qui s'attaque au noyau dur de la volonté humaine qui est la
pensée.
La
mauvaise pensée, si elle trouve le terrain favorable, c'est à dire un
cœur
désarmé, s'implante, puis s'enracine, pour devenir une intention, qui se
traduit en volonté, puis en action.
Cette mauvaise pensée se trouve totalement neutralisée par les lumières de
l'invocation de Dieu, et, par la même, les mauvaises actions qu' elle
pourrait générer.
L'invocation de Dieu permet
également
de se détacher psychologiquement des choses tout en les possédant.
L'indice
psychologique révélateur du détachement, chez, les Soufis, est :
L'indifférence d'avoir une chose ou de ne pas l'avoir. Autrement dit,
aucune réaction ne doit être enregistrée en cas de destruction d'un bien
que l'on
possédait
ou, l'acquisition d'un bien nouveau.
Pour accéder à cette possibilité, il faut jouir des biens que Dieu nous a
prodigués en tant que canaux véhiculant Sa bienfaisance envers nous.
Ainsi, la civilisation de l'avoir et de l'accumulation matérielle n'est
source de déséquilibre pour l'homme que parce qu'elle
"tisse"
autour de son
cœur
" désarmé " et sans défense des liens de dépendance ,sources
de déséquilibre intérieur.
Grâce à ce détachement l'avoir ( licite) et l'être ne sont plus
incompatibles.
L'attachement découle de l'envie, source d'humiliation pour le
cœur
qui se trouve détaché de Dieu. Car comme dit ibn
Ata'Allah :
-
"
Les branches de l'humiliation n'ont pu croître qu'à cause de la semence
de l'envie ".
Une fois dégagé de l'étreinte du Moi " maléfique
",
le
cœur
commencera
à recouvrir une certaine liberté.
Les directives de la religion révélée, que le
cœur
adoptera comme ligne de conduite, versent toutes, si en les vérifie de
plus près, dans le sens de la réalisation de la soumission à Dieu.
Les caractères du Moi " maléfique" sont : le caprice, l'avarice,
l'orgueil, la colère, la jalousie, le mensonge, le mal…
b.
Le
Moi " tourmenté " :
Si le
cœur
arrive à se dégager de l'étreinte du Moi " maléfique
",
et à recouvrir une centaine liberté de mouvement, le Moi " maléfique ",
affaibli, devient alors un Moi tourmenté. Tout acte commis enfreignant
une règle de la religion ou de la morale déclenche, chez lui, une crise
de conscience que ne peut résoudre qu'un retour à l'ordre religieux et
moral.
L'indice psychologique révélateur du Moi tourmenté est le remord .
Le remord découle du fait que le
cœur,
ayant recouvert une certaine autonomie, a un " droit de regard " sur les
actes du Moi. Ces derniers sont, soit sanctionnés par le remord s'ils
sont irréligieux ou immoraux, soit au contraire gratifiés par un
sentiment de satisfaction s'ils sont conformes aux recommandations
divines traduites dans les préceptes de la religion révélée.
La tourmente du Moi est un signe annonciateur du changement vers le bien,
un point d'inclinaison qui marque un revirement de tendance.
Cependant, La coupure décisive avec le Moi" maléfique" ne s'amorcera
que par un véritable repentir du Moi qui doit remplir trois
conditions :
-
Le remord.
-
Implorer le pardon de Dieu
-
L'intention sincère de ne plus refaire le mal
Le repentir constitue une étape nécessaire, une condition préalable avant
de parcourir le chemin de la purification spirituelle. Il est "
l'infrastructure de base " pour tout effort de " développement spirituel
".
Sans lui, tout effort spirituel serait vain et sans résultats. Il doit
être concrétisé par une volonté de changement vers le bien, et le
passage à l'action concrète.
Après le repentir, c'est la sincérité dans les actes de dévotion et leur
pureté qui constitue la deuxième condition.
Cette sincérité s'affine avec l'évolution du Moi.
La véritable sincérité dans les actes consiste à " apurer " l'acte de
dévotion de toute recherche d'avantage quelconque, matériel ou non
matériel, dans l'ici bas ou dans l'au-delà, pouvant l'altérer et le
troubler. La seule contrepartie recherchée doit être Dieu un tant
qu'Etre suprême qui mérite d'être adoré et servi.
L'avantage est un stimulant extérieur nécessaire pour le Moi qui le pousse
à agir, mais il doit converger vers Dieu en tant qu'" avantages des
avantages», pour s'estomper en définitive en Lui.
Tant que l'acte de dévotion n'est pas canalisé vers cet objectif suprême,
il restera impur même s'il s'attache à de nobles objectifs ( paradis,
sainteté, révélation....).
En effet, les lumières voilent le
cœur
si elles sont recherchées pour elles – mêmes. " Entre Dieu et l'homme, Il
y a soixante-dix voiles d'ombre et de lumière " dit le Prophète (
bénie
soit son âme).
Les soufis disent à ce propos : " Les bienfaits des saints sont des pêchés
pour les plus proches
".Ils
considèrent que le haut degré de sincérité de l'acte ne peut être
atteint qu'en se détachant de l'acte lui – même.
Ibn Ata'Allah établit un critère qui permet de mesurer le degré
d'attachement aux oeuvres pieuses :
-
"
Parmi les signes révélateurs de l'attachement aux oeuvres pieuses
la désespérance en cas de désobéissance à Dieu".
La recherche d'une contrepartie à l'acte pieux ne peut s'effacer de la
conscience que si nous prenions conscience du fait, que nos actes n'ont
pu avoir lieu que grâce au concours divin.
Au niveau donc du Moi tourmenté, le
cœur
ne s'est pas encore " purifié " de la conscience du Moi de lui – même, et
de ses actes.
Les caractères du Moi " tourmenté " sont : Le remord, la tourmente, la
contestation, le désir de réputation,......
c.
Le
Moi serein :
Le Moi " tourmenté " est-le Moi des ascètes et des prieurs qui ont pour
souci majeur l'accumulation de bonnes oeuvres, en vue de maximiser leur
récompense dans l'au-delà. Ils ne peuvent se détacher de leurs actions.
Plus ils accumulent les bonnes actions, plus leur attachement à elles se
trouve renforcé. Comment peuvent – ils alors s'en détacher ?
L'intervention du maître spirituel s'avère nécessaire pour aider le
disciple à faire, non pas un pas " en avant ", mais un pas " à côté".
Le
disciple doit agir mais par un acte qui n'est pas le sien,"un acte
libre" extérieur à lui.
L'invocation de Dieu, prescrite par un homme libre en l'occurrence
le maître spirituel " habilité
",
est un acte libre. Même si elle est, elle – même, un acte de dévotion,
elle est - cependant - chargée de lumières divines qui " brûlent " tout
attache, y compris l'attachement aux actes, tout en se consumant elle –
même. Elle est semblable à une allumette qui brûle, et qui se consume
en même temps.
Il s'agit ici de
continuer de
faire des actes de dévotion, mais avec une " nouvelle intention ", celle
de ne plus se considérer leur véritable auteur.
Cette nouvelle orientation imprimée aux actes de dévotion s'opère grâce au
flot de lumières canalisé par l'acte d'invocation de Dieu
.Ce flot de lumières « irrigue » le
cœur,
et déclenche la conscience du divin dans l'acte humain.
.
Suite à cette nouvelle conscience, l'attachement du Moi " tourmenté " aux
actes s'estompe, pour céder la place à l'attachement à la source
génératrice de tout acte qu'est la volonté divine. D'où la sérénité que
ressent-le Moi tourmenté suite à cette révélation, après avoir été
tiraillé, persécuté par sa conscience, lorsqu'il était prisonnier de ses
actes.
Mais, ceci n'implique nullement pour lui un abandon des actes de dévotion
ou, la désobéissance aux ordres divins inscrits dans sa religion, mais
simplement un changement de point de repère. Le centre de gravité
n'étant plus les actes mais Dieu.
le Moi " tourmenté
",
grâce au concours du maître spirituel " habilité
",
se préoccupera
désormais
plus de Dieu ( par amour et non par profit ) que de ses propres actes.
.
C'est Dieu que le Moi " serein " implore pour corriger ses actes dans le
bon sens ou se débarrasser des mauvaises impulsions ; comme c'est à lui
qu'il manifeste sa reconnaissance pour les bonnes œuvres qu'il accomplit.
Le disciple, en corrigeant ses actes ou en les exerçant, se réfère
toujours à Dieu.
Ce détachement des actes fût vivement recommandé par le prophète ( béni
soit son âme ) dans le hadith :
"
Faites les bonnes actions, mais détachez vous d'elles ".
Car, comme explique Ibn Ata'Allah :
-
"
Une désobéissance qui entraîne une humiliation du Moi est meilleure
qu'une obéissance qui le rend fière et orgueilleux
".
C'est l'état d'humiliation et de servitude envers Dieu qui génère Sa
miséricorde.
Les caractères du Moi " serein " sont : la générosité ; l'humilité, la
patience, le pardon, l'endurance, la modestie, le contentement, la
nostalgie à Dieu …
d.
Le
Moi " résigné ".
La purification du
cœur
ne sera parachevée que par l'accès du Moi à la phase de la résignation,
puis de la bénédiction.
Au niveau du Moi " serein ", l'attachement aux actes disparaît. Mais la
sérénité du Moi reste cependant entachée
par une " opposition " sourde du Moi à toute volonté divine qui va à
l'encontre de ses choix et désirs.
Une
"dose"
supplémentaire de lumières, « injectée » au
cœur
du disciple, permet d'annihiler cette sourde opposition, en lui révélant
que l'univers est couvert par le linceul des Attributs et Noms divins.
Il n'en est que la manifestation.
Dieu, en créant le monde, a voulu voir ses Attributs " se concrétiser "
dans une image extérieure à lui ( mais en lui). Ce fût l'univers crée
qui joua le rôle de miroir aux Attributs et Noms divins.
Cette vérité, révélée au
cœur
du disciple, neutralise toute opposition du Moi qui devient un Moi "
résigné.
Le regard intérieur du disciple, " aiguisé " par les lumières de
l'invocation de Dieu, se détache de l'action pour porter sur son
contenu, sa substance. Les actions humaines ne sont que les vecteurs
propagateurs des Attributs et Noms divins.
Les caractères du Moi " résigné " sont : la résignation ( qui induit la
tolérance ) et la reconnaissance.
Au niveau du Moi " résigné
",
c'est la notion d'équilibre qui se charge d'un nouveau contenu. Le
déséquilibre dans le monde s'efface pour céder la place à l'harmonie
totale.
C'est la logique des Noms et des Attributs divins qui régit désormais le
monde, et en est le soubassement. Et c'est dans ce sens qu'il faut
comprendre la citation d'Al Ghazali (philosophe,
penseur et soufi musulman):
" Il n'y a de perfection que celle qui est exprimée dans le monde «.
Les Noms et Attributs divins sont
:
-
Les Noms et Attributs propres, tel : Allah, L'Unique, le seul ; l'Un, le
Vivant, le Vrai, etc. …
-
Les Noms et Attributs de beauté, tel : le Clément, le Miséricordieux,
Le Beau, le Généreux etc. …
-
Les Noms et Attributs de majesté, tel : le Fort, le Puissant, le Grand,
l'Orgueilleux …
-
Les Noms et Attributs de perfection, tel : le Riche, le parfait…
Cependant les Noms et Attributs divins de beauté sont prédominants sur les
Noms et Attributs de majesté ( cf. le hadith quodsi(divin) : Ma clémence
est prioritaire sur Ma colère). C'est pourquoi le texte coranique débute
toujours, à chaque sourate, par : Au nom de Dieu le clément et le
miséricordieux , ce qui est très significatif à cet égard.
e.
Le
Moi " béni "
La conscience du Moi " résigné " de lui – même, de son existence, en tant
que support des Attributs et Noms divins, entrave la purification totale
du
cœur,
car :
"
les présents du roi ne peuvent être chargés que sur ses montures
".
L'extinction du Moi et son " évanouissement" dans le néant d'où il est
issu ne s'effectuera que lorsque les lumières de l'Etre divin
viennent " écraser " le Moi humain. Le soufi perd alors conscience de
lui-même ,puis
n'est plus conscient de son inconscience .(état appelé Fana' al Fana')
Alors, comme disent les maîtres soufis,
"
S'efface celui qui n'a jamais été, et subsiste celui qui a toujours été"
ou, :
"Dieu
était seul, et Il l'est toujours aujourd'hui , comme il l'a toujours été".
Les caractères du Moi " béni " sont : l'effacement de tous les caractères.
Après l'extinction du Moi en Dieu, c'est sa subsistance par Dieu qui en
suit. Le naufragé de la divinité devient survivant de la divinité.
f) Le Moi parfait ou " la purification purificatrice "
La purification du Moi " béni " peut – si le vouloir divin le décide –
devenir purificateur. Le connaisseur divin – survivant de la divinité –
se voit alors habilité à guider les hommes vers leur propre salut. Le
Moi est alors un Moi parfait, un Moi Muhammedien.
Si chaque manifestation relègue l'autre au deuxième plan dans la
conscience du soufi qui escalade l'échelle des manifestations divines (
des actions, des Noms et Attributs divins, et de l'Etre divin) ( comme
la lumière du soleil, lorsqu'il se lève, fait pâlir la lumière des
étoiles et de la lune) chez l'héritier muhammedien - auteur du Moi
parfait – toutes les manifestations se maintiennent dans sa conscience
en tant que niveaux objectifs de l'être divin..
Il respecte les règles régissant chaque niveau ( y compris le niveau
phénoménal régi par la " loi " de la causalité).
L'Héritier Mohammedien se caractérise par un extérieur éveillé et un
intérieur enivré ; il a " l'union ( jam') dans le
cœur
et la différenciation ( fark) sur la langue
".
D'où son aptitude à " guider " les cœurs des disciples vers le seigneur.
Ibn Ata 'Allah brosse le profil de l'homme" parfait " :
-
"
Les voyageurs vers Dieu le font par les lumières de l'orientation ; ceux
qui arrivent à lui subissent, eux, les lumières de la confrontation. Les
premiers sont à la merci des lumières, les deuxièmes maîtrisent leurs
lumières, car ils sont à la seule merci de leur seigneur".
Il écrit, par ailleurs, à l'un de ses compagnons :
-
"
Si l'œil du cœur voit que Dieu est unique en sa bienfaisance, le droit
exige que l'on soit reconnaissant envers ses créatures.
Les
gens se divisent dans cette vision en trois catégories :
*
Celui qui a oublié Dieu : il a les sens développés, mais ses lumières
son éteintes. Celui là voit les bienfaits émaner des créatures, et non
du créateur, soit par conviction, il associe alors clairement avec Dieu
autrui, soit par soumission, il associe alors implicitement avec Dieu
autrui.
*
Celui à qui la vérité s'était révélée ; il s'est absorbé en Dieu et
oublié les créatures. Il voit la cause première, qui est Dieu, à travers
les causes secondaires.
C'est un serviteur qui est confronté aux lumières de la vérité, parcoureur
d'une voie dont il a maîtrisé les dimensions, naufragé des lumières dont
les traces se sont effacées.
Son
ivresse a pris le pas sur son éveil, son union a pris le pas sur sa
différenciation, son extinction a pris le pas sur sa survivance, son
évanouissement a pris le pas sur sa conscience.
*
Le plus parfait : est un serviteur qui a bu, mais pour devenir plus
lucide, et s'est" évanoui" en Dieu pour mieux s'éveiller.
Son
union ne lui voile pas sa désunion, sa désunion ne lui voile pas son
union, son extinction ne le détourne guère de sa présence, et sa
présence ne le détourne guère de son extinction.
Il
donne à chaque chose la part qui lui revient, et le droit qui lui est
dû.
Abou Bak compagnon du prophète lorsqu'il avait demandé à sa fille Aïcha,
quand Dieu l'avait innocentée de l'accusation d'adultère, de remercier
le prophète, elle avait répondu : Je ne remercierai que Dieu.
Abou Baker lui avait indiqué le niveau parfait, celui de la " survivance "
qui ne nie pas les causes directes. Dieu a dit dans le saint Coran : "
Sois reconnaissant envers moi et envers tes parents". Le prophète dit :
" N'est pas reconnaissant envers Dieu celui qui ne l'est pas envers Ses
créatures ".
Aïcha était sous le choc des lumières de la vision de Dieu, insensible aux
causes directes . Elle ne voyait que l'Unique Super-puissant ".
Les caractères du Moi " parfait " sont les caractères du Moi " serein
",
" résigné " et " béni"
.
Plusieurs remarques s'avèrent nécessaires :
- Les différentes étapes du Moi peuvent être parcourues de bas en haut
ou bien de haut en bas, selon les prédispositions spirituelles des
disciples. La première voie ( de bas en haut ), est qualifiée par les
soufis de voie d'endurance ; la deuxième ( de haut en bas ) est la voie
de la reconnaissance, où la volonté du disciple se trouve annihilée dès
ses premiers pas; le Moi se trouve plongé dans les lumières de l'Etre
divin avant de redescendre l'échelle des manifestations divines.
C'est ce qui ressort de la sentence d'Ibn Ata'allah :
-
"
Ceux qui les a attirés vers Lui leur a dévoilé la perfection de Son
Etre, puis de Ses attributs, puis de Ses noms, pour les conduire, enfin,
aux créatures. Les parcoureurs du chemin de la purification spirituelle
empruntent le sens inverse. Les fins des parcoureurs sont les débuts "
des attirés ". Mais ils pourraient se rencontrer au milieu du chemin,
les premiers lors de leur descente, les autres lors de leur ascension ".
La voie de la reconnaissance était celle du prophète ( bénie soit
son âme ) puisqu'il priait la longueur de la nuit, comme il l'a
déclaré lui – même, pour manifester sa reconnaissance envers son
seigneur qui l'a accueilli en sa miséricorde.
- C'est pourquoi le point d'arrivée du Moi ( servitude ) est son
point de départ ( servitude).
Cependant, le soufi dans ce retour au point de départ de son voyage
spirituel à l'intérieur de son Moi, se trouve doté d'une nouvelle
vision, et dispose d'une nouvelle approche des choses.
Si Ibn Ata'Allah affirme que : "
les fins des connaisseurs sont les débuts des disciples
",
ce n'est qu'au niveau du comportement général extérieur.
En effet, les actes des connaisseurs divins et des disciples ont la même
apparence, mais ils n'ont ni la même finalité, ni les mêmes motivations.
Le disciple agit par l'intermédiaire de son Moi. Il est balancé par la
peur du châtiment et l'aspiration à la récompense dans l'au-delà.
Le connaisseur – lui – agit par Dieu. Il craint toujours d'être réorienté,
par le vouloir divin, vers une autre voie.
Il
craint toujours le
« Makr divin » , ce qui le maintient dans un état de méfiance et donc de
servitude
permanente.


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